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Chapitre 17

Le bonheur et la vie morale chrétienne

Script de la vidéo

« Mets ta joie dans le Seigneur :
il comblera les désirs de ton cœur » (Ps 36 (37), 4)

La morale, un art du bonheur

Quand on entend le mot « morale », beaucoup pensent spontanément : interdits, obligations, culpabilité. Nos concitoyens voient souvent la morale comme un code de la route, et la religion comme la simple observance de prescriptions rituelles. Comme si la vie chrétienne consistait d’abord à se tenir dans les clous, à cocher des cases, à obéir à une autorité extérieure. Or, la tradition chrétienne commence ailleurs. Les Pères de l’Église, puis les grands maîtres spirituels et théologiens, posent une question plus fondamentale : qu’est-ce qui rend l’homme vraiment heureux ?
Et c’est seulement ensuite qu’ils parlent des vertus, des choix à faire, des combats intérieurs, des commandements. Pourquoi ? Parce que la morale, au sens chrétien, n’est pas d’abord une liste de règles : c’est l’art de vivre en vérité pour atteindre notre fin, notre accomplissement, notre joie profonde. Et si nous avons besoin de repères et de commandements, c’est parce que notre désir de bonheur peut parfois se tromper de chemin. On pourrait dire : la morale chrétienne ne commence pas par « tu dois », mais par « tu es fait pour le bonheur ». Et même : tu es fait pour un bonheur que rien sur terre ne peut pleinement remplacer.

Où chercher le vrai bonheur ?

Nous cherchons tous le bonheur : c’est universel. Mais la question est : où le cherchons-nous ? Très souvent, nous espérons être comblés par des biens de cette vie : une sécurité matérielle, une reconnaissance, une réussite, une relation affective idéale, une santé parfaite… Tout cela a sa valeur, bien sûr. Mais tout cela reste fragile, limité, parfois décevant. La foi chrétienne affirme quelque chose de très simple et très exigeant : le bonheur ultime de l’homme n’est pas un objet dans le monde ; le bonheur ultime de l’homme, c’est Dieu. Ce que la tradition appelle la vision béatifique — voir Dieu face à face — n’est pas une image poétique : c’est la promesse d’une communion définitive avec Celui qui est la source de toute vie et de toute joie. Ce n’est pas un simple « supplément religieux », un but réservé à certains : c’est la finalité pour laquelle tout homme a été créé. Et c’est là que Jésus change tout : il ne se contente pas de nous indiquer un but lointain. Il nous propose une route : devenir ses amis, marcher avec lui, et traverser avec lui le mystère de sa passion et de sa mort jusqu’à la participation à sa résurrection. La vie morale chrétienne est donc une vie orientée : elle a une direction. Elle n’est pas l’effort d’être impeccable. Elle est une marche, soutenue par la grâce, vers une union.

La joie, dès maintenant

On pourrait objecter : « Très bien, mais le bonheur, c’est pour le ciel… et la vie présente ? »
C’est précisément là que saint Paul est étonnant. Il écrit : « Réjouissez-vous dans le Seigneur en tout temps » (Ph 4). Il ne parle pas depuis un salon confortable ; il parle au cœur d’une existence traversée par l’épreuve. La joie chrétienne n’est pas un optimisme naïf. Elle ne nie pas les difficultés. Elle n’est pas non plus une émotion permanente. Elle est une stabilité intérieure : la certitude que Dieu est présent, fidèle, et qu’il conduit l’histoire — y compris la mienne — vers un bien plus grand. C’est pourquoi la morale chrétienne n’est pas une morale triste. Elle est une éducation du désir : apprendre à vouloir ce qui donne vraiment la vie.

Les vertus : apprendre la liberté

Le Catéchisme résume très bien l’architecture de la vie morale chrétienne : elle est faite de vertus, de dons de l’Esprit Saint et des Béatitudes.

Une vertu, ce n’est pas d’abord une performance : c’est une disposition stable qui rend le bien plus facile, plus « naturel ». Par exemple, la patience n’est pas seulement l’absence de colère : c’est une force intérieure acquise ou donnée, qui permet de tenir dans la durée. La prudence n’est pas la peur : c’est l’intelligence du chemin concret vers le bien. La tempérance n’est pas une frustration : c’est l’art d’ordonner ses désirs pour être libre. La vertu, en ce sens, est une pédagogie de la liberté. Elle nous aide à devenir capables d’un amour vrai, au lieu de rester soumis aux impulsions du moment.

Foi, espérance, charité

Mais au cœur de la morale chrétienne, il y a un point unique : nous ne sommes pas seulement appelés à être « raisonnables » ou « honnêtes ». Nous sommes appelés à vivre en enfants de Dieu. C’est pourquoi il y a des vertus qu’on ne peut pas se fabriquer soi-même : les vertus théologales, foi, espérance, charité. Elles sont données par Dieu, comme une semence au baptême, et elles se déploient en nous avec notre libre coopération.

  • La foi : elle nous permet de connaître Dieu comme Vérité. Non pas seulement « croire que Dieu existe », mais consentir à sa Parole, apprendre à regarder le réel à partir de lui. La foi éclaire nos décisions : elle change notre intelligence.
  • L’espérance : elle nous fait désirer Dieu comme notre bien ultime, même quand le chemin est difficile. L’espérance est ce qui nous empêche de désespérer de nous-mêmes, des autres, ou de l’avenir. Elle se nourrit de cette conviction : Dieu est fidèle, et il donne les moyens d’avancer.
  • La charité : c’est la plus haute. La charité, ce n’est pas la gentillesse ; c’est l’amour même de Dieu en nous. Par elle, nous aimons Dieu comme un ami — et nous aimons le prochain en Dieu. La charité est déjà une participation à la vie du ciel.

Et voilà pourquoi saint Paul dit : la charité demeure. La foi passera (car nous verrons), l’espérance passera (car nous posséderons), mais l’amour restera, parce que le ciel est l’accomplissement d’une amitié commencée.

Les dons de l’Esprit Saint

Si les vertus sont comme des habitudes bonnes, et si les vertus théologales sont le fondement surnaturel, alors les dons de l’Esprit Saint sont comme une autre dimension : la docilité à Dieu. Il y a des moments où nous pouvons agir par prudence, par courage, par patience… et c’est très bien. Mais il y a aussi des moments où Dieu veut nous conduire plus loin, d’une manière plus fine, plus intérieure : il veut que nous soyons capables d’être mûs par l’Esprit. Les dons — sagesse, intelligence, conseil, force, science, piété, crainte du Seigneur — ne sont pas des décorations spirituelles. Ils rendent notre âme plus sensible au souffle de Dieu, comme une voile qui se laisse remplir par le vent. Cela ne nous rend pas passifs. Au contraire : cela rend notre liberté plus vivante. Une liberté qui n’est pas enfermée dans le contrôle, mais ouverte à la pédagogie de Dieu.

Les Béatitudes : ressembler à Jésus

Et puis il y a les Béatitudes. Elles sont souvent perçues comme des paradoxes : heureux les pauvres, heureux les doux, heureux ceux qui pleurent… Pourquoi ? Parce qu’elles ne décrivent pas d’abord un état émotionnel ; elles décrivent une vie unifiée, une vie en Dieu. Les Béatitudes sont comme un portrait de Jésus : pauvre de cœur, doux et humble, affamé de justice, miséricordieux, artisan de paix, prêt à être persécuté pour la vérité. Et l’Esprit Saint nous est donné pour que cette forme de vie devienne possible en nous. Autrement dit : la morale chrétienne est fondamentalement une configuration au Christ. Le but n’est pas d’être « correct ». Le but est de ressembler à Jésus, de vivre de sa vie.

Les commandements, chemins de vie

Si la morale est d’abord bonheur, alors les commandements apparaissent autrement.
Ils ne sont plus des barrières arbitraires : ils sont des garde-fous et des indications de route. Dieu ne dit pas « non » pour frustrer ; il dit « non » à ce qui détruit, pour nous conduire vers un « oui » plus grand. Cela change aussi notre rapport à la liberté. La liberté n’est pas seulement la capacité de choisir n’importe quoi. La vraie liberté est la capacité de choisir le bien avec joie. Or, nous découvrons tous une vérité parfois humiliante : sans entraînement, sans grâce, sans guérison intérieure, nous ne sommes pas aussi libres que nous le croyons. Mais c’est là que l’Évangile est plein d’espérance : Dieu ne nous commande pas sans nous aider. Il donne sa grâce, il donne son Esprit, il donne une route, l’Église, des sacrements, des frères.

Le psalmiste dit : « Mets ta joie dans le Seigneur : il comblera les désirs de ton cœur. »
Le chrétien n’est pas quelqu’un qui renonce au bonheur. Il est quelqu’un qui apprend où est le vrai bonheur, et qui consent à être éduqué, transformé, élevé. Comme saint Bonaventure le rappelle : personne ne peut être heureux s’il ne s’élève pas au-dessus de lui-même. Cela ne veut pas dire mépriser la vie terrestre. Cela veut dire que le cœur humain est trop grand pour se contenter de peu. La morale chrétienne est donc une promesse : Dieu te veut vivant, libre, joyeux — et il te donne les moyens d’y parvenir, dès maintenant en germe, et pleinement dans la vie éternelle.

 

Bible et Art

Guérison de l'aveugle-né — Jean 9, 1-41

Et en passant il vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples l'interrogèrent :
Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ?
Jésus répondit :
— Ni lui n'a péché ni ses parents mais c’est pour que soient manifestées les œuvres de Dieu en lui. Il me faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé aussi longtemps qu’il fera jour ; la nuit va venir où personne ne pourra travailler. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.

Pour aller plus loin...

Catéchisme et Youcat

Catéchisme de l'Eglise catholique nn. 1691-1748.

Youcat nn. 279-290.

Livres

Jean-Marie GUEULLETTE, Pas de vertu sans plaisir. La vie morale avec saint Thomas dAquin, Paris, Cerf, 2016.

Servais PINCKERS, La morale catholique, Paris, Cerf, 1991.

Christoph SCHÖNBORN, La vie dans le Christ, Plans-sur-Bex, Parole et Silence, 2011.

Josef PIEPER, Bonheur et contemplation, Genève, Ad Solem, 2013.

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